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Note doctrinale sur
l'engagement et le comportement des catholiques dans la vie
politique
La Congrégation pour
la Doctrine de la Foi, après avoir pris, entre autres, l'avis du Conseil
pontifical pour les laïcs, a jugé opportun de publier la Note doctrinale, que voici, à propos de
questions sur l'engagement et le comportement des catholiques dans la vie
politique. Cette Note s'adresse aux évêques de l'Église catholique, mais surtout
à tous les fidèles laïcs appelés à participer à la vie publique et politique des
sociétés démocratiques.
Cette note de la Congrégation mettra fin à de
pénibles ambiguïtés : elle ne craint pas de condamner le soutien à des partis
politiques dont les orientations sur des questions fondamentales sont en
contradiction avec des principes de la conscience chrétienne. Légitime, le
pluralisme des choix ne peut être "indéterminé" au prétexte qu'aucun parti
politique n'est parfait. La doctrine sociale de l'Église est fondée sur une
"juste conception de la personne"
qui doit donner sa "cohérence" à
tout jugement et à toute responsabilité politiques.
Le document romain
expose le jugement de l'Église sur l'évolution de la démocratie, sur les
priorités politiques et morales qui doivent structurer un engagement politique
chrétien (le respect de la vie, la liberté des personnes et des groupes, la
famille, la paix) et sur l'unité de vie du citoyen, électeur ou élu, dont la
volonté ne peut désobéir à la conscience.
Intransigeance objective sur
les finalités, mais prudence contingente dans les moyens : l'enseignement
politique de l'Église est une conscience et une méthode, pas le catalogue
contraignant de principes plus ou moins négatifs auquel on l'a souvent réduit.
Par leur caractère objectif, la vie politique et l'engagement catholique
relèvent tous deux d'une démarche commune qu'une saine laïcité doit garantir.
Une manière de rappeler que la foi n'est pas une démarche irrationnelle, mais un
don de Dieu à l'homme tout entier.
Après Christifideles laici et Evangelium vitae, ce texte du Magistère constituera
une référence déterminante pour les catholiques engagés dans la Cité. Grâce soit
rendue à l'Église pour de tels éclairages qui aident les baptisés à progresser
au service du bien commun.
Philippe de
Saint-Germain, délégué
général de la Fondation de Service Politique.
NOTE DOCTRINALE SUR L'ENGAGEMENT ET LE COMPORTEMENT
DES CATHOLIQUES DANS LA VIE POLITIQUE
1. Un enseignement constant
1. En
deux mille ans d'histoire, l'engagement du chrétien dans le monde s'est réalisé
de manières diverses. L'une d'elle a été la participation à l'action politique:
les chrétiens, affirmait un écrivain ecclésiastique des premiers siècles,
“participent à la vie publique comme
citoyens”[1]. L'Église vénère, parmi ses saints, bien des hommes et des
femmes qui ont servi Dieu par leur engagement généreux dans les activités
politiques et de gouvernement. Parmi ceux-ci, S. Thomas More, proclamé Patron
des Gouvernants et des Politiciens, a su témoigner jusqu'à la mort “la dignité inaliénable de la conscience”[2]. Il a
refusé tout compromis, bien que soumis à diverses formes de pression
psychologiques. Sans renier “la fidélité
constante à l'autorité et aux institutions légitimes” qui l'avait
distingué, il a affirmé par sa vie et sa mort, que “l'homme ne peut séparer de Dieu, ni la politique, ni
la morale”[3].
Les sociétés
démocratiques actuelles, où, demeure appréciable le fait que tous participent à
la gestion de la “chose publique” dans un climat de vraie liberté[4], demandent des formes de participation à la vie
publique nouvelles et plus larges de la part des citoyens qu'ils soient
chrétiens ou non chrétiens. En effet, tous peuvent contribuer, par leur vote, à
l'élection des législateurs et des gouvernants. Il peuvent aussi par d'autres
moyens de participer à l'élaboration des orientations politiques et des choix
législatifs qui, selon eux servent le mieux le bien commun[5]. La vie, dans un système politique démocratique, ne
pourrait se dérouler de manière profitable sans un engagement actif, responsable
et généreux de tous. Encore que cela implique “une diversité et une complémentarité des formes, des
niveaux, des devoirs et des responsabilités”[6].
“Les fidèles laïcs qui, guidés par la conscience
chrétienne”[7], accomplissent les
devoirs civils communs selon les valeurs conformes à cette conscience,
accomplissent aussi leur tâche d'animer chrétiennement l'ordre temporel. Ils en
respectent la nature et la légitime autonomie[8]. Ils
coopèrent avec les autres citoyens, selon leur compétence de laïcs et sous leur
propre responsabilité[9]. Il résulte de cet
enseignement fondamental du Concile Vatican II que “ les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas
renoncer à la participation à la ‘politique'. C'est-à-dire à l'action
multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle qui a
pour but de promouvoir organiquement et par les institutions le bien commun”[10]. Ce
bien commun inclut la défense et la promotion de réalités telles que l'ordre
public et la paix, la liberté et l'égalité, le respect de la vie humaine et de
l'environnement, la justice, la solidarité, etc.
La présente Note ne prétend pas proposer de nouveau
l'entièreté de l'enseignement de l'Église sur le sujet; celui-ci a d'ailleurs
été résumé pour l'essentiel dans le Catéchisme de l'Église catholique. Elle
veut simplement rappeler quelques principes qui inspirent la conscience
chrétienne, dans l'engagement social et politique des catholiques dans les
sociétés démocratiques[11]. En effet, ces derniers
temps, le cours rapide des événements a souvent provoqué l'émergence
d'orientations ambiguës et de positions contestables, qui rendent utile la
clarification de dimensions et d'aspects importants de cette
thématique.
II. Quelques points
essentiels dans le débat culturel et politique actuel
2. La
société civile se trouve aujourd'hui dans un processus culturel complexe qui
signale la fin d'une époque et l'incertitude pour les temps nouveaux qui
pointent à l'horizon. Les grandes conquêtes auxquelles on assiste, invitent à
vérifier quel cheminement positif l'humanité a accompli dans le progrès et dans
l'acquisition de conditions de vie plus humaines. La croissance de
responsabilité vis-à-vis des pays encore en voie de développement est
certainement un signe de grande importance. Ceci démontre la sensibilité
croissante pour le bien commun. Il n'est cependant pas possible de taire, à ce
propos, les graves dangers de certaines tendances culturelles, qui, par le biais
des législations, voudraient orienter les comportements des futures générations.
On constate aujourd'hui un certain relativisme culturel qui se révèle
dans sa nature comme un système et une défense d'un pluralisme éthique favorable
à la décadence et à la dissolution de la raison et des principes de la loi
morale naturelle. Suite à cette tendance, il n'est malheureusement pas rare de
rencontrer, dans des déclarations publiques, des assertions qui soutiennent
qu'un tel pluralisme éthique est la condition de la démocratie[12]. Il en résulte d'une part, que les citoyens
revendiquent, pour leurs propres choix moraux, la plus complète autonomie,
tandis que de l'autre, les législateurs se voient obligés de respecter cette
liberté de choix. À ce propos, ils formulent des lois qui font fi des principes
de l'éthique naturelle plutôt soumises à des orientations culturelles ou morales
transitoires[13], comme si toutes les conceptions
possibles de la vie avaient une égale valeur. En même temps, on invoque de
manière trompeuse la valeur de la tolérance, et on demande à une bonne partie
des citoyens - entre autres aux catholiques - de renoncer à participer à la vie
sociale et politique de leur propre pays selon la conception de la personne et
du bien commun qu'ils pensent humainement vraie et juste ; la conception qu'ils
pensent devoir être réalisée par les moyens permis, légalement mis à la
disposition de tous les membres de la communauté politique par le système
juridique démocratique. Ils ont raison les citoyens qui jugent complètement
fausse la thèse relativiste pour laquelle une norme morale enracinée dans la
nature même de l'être humain n'existe pas. L'histoire du XXe siècle l'a montré. Toute conception de l'homme, du bien
commun, de l'État doit se soumettre au jugement de cette norme morale.
3.
Cette conception relativiste du pluralisme n'a rien à voir avec la légitime
liberté qu'ont les citoyens catholiques de choisir, parmi les opinions
politiques compatibles avec la foi et la loi morale naturelle, celle qui
correspond le mieux aux exigences du bien commun, selon leur critère propre. La
liberté politique n'est pas fondée sur l'idée relativiste selon laquelle toutes
les conceptions du bien de l'homme ont la même vérité et la même valeur. Elle ne
peut être fonder la-dessus, mais plutôt sur le fait
que les activités politiques visent au coup par coup, à
des réalisations extrêmement concrètes du vrai bien humain et social, dans un
contexte historique, géographique, économique, technologique et culturel bien
déterminé. La réalisation concrète et la diversité des circonstances engendrent
généralement une pluralité d'orientations et de solutions. Cependant, celles-ci
doivent être moralement acceptables. Il n'appartient pas à l'Église de formuler
des solutions concrètes - et encore moins des solutions uniques - pour des
questions temporelles que Dieu a laissées au jugement, libre et responsable, de
chacun. Par contre, quand la foi et la loi morale le requièrent[14], elle a le droit et le devoir d'exprimer des
jugements moraux sur des réalités temporelles. Si le chrétien est tenu “d'admettre la légitime multiplicité et diversité des
options temporelles”[15], il est aussi appelé à
s'opposer à une conception du pluralisme adaptée au relativisme moral nocive à
la vie démocratique elle-même. La vie démocratique a besoin de fondements vrais
et solides, c'est-à-dire de principes éthiques que leur nature et leur rôle de
fondement de la vie sociale rendent non “négociables”.
Sur le plan de la
“militance” politique concrète, il faut noter le caractère contingent de
certains choix sociaux, le fait que souvent diverses stratégies sont possibles
pour réaliser ou garantir une même valeur fondamentale, la possibilité
d'interpréter de manière différente certains principes qui sont à la base de la
théorie politique, et aussi la complexité technique d'une bonne partie des
problèmes politiques ; tout cela explique le fait qu'il puisse y avoir
généralement une pluralité de partis à l'intérieur desquels les catholiques
puissent choisir de militer, pour exercer, - surtout à travers la représentation
parlementaire - leur droit-devoir de participer à la
construction de la vie civile de leur pays[16]. Ce constat évident ne peut
cependant être confondu avec un pluralisme indéterminé dans le choix des
principes moraux et des valeurs fondamentales auxquels on se réfère. La légitime
pluralité des options temporelles garde intacte la matrice dont provient
l'engagement des catholiques dans la politique, et celle-ci renvoie directement
à la doctrine morale et sociale chrétienne. C'est à cet enseignement que les
laïcs catholiques doivent toujours se confronter pour être certains qu'une
responsabilité cohérente vis-à-vis des réalités temporelles marque leur
participation à la vie politique.
L'Église est
consciente que la voie de la démocratie si, d'un côté, elle exprime le mieux la
participation directe des citoyens aux choix politiques, n'est possible, de
l'autre côté, que dans la mesure où elle est fondée sur une juste conception de
la personne[17]. Sur ce principe
l'engagement des catholiques ne peut céder à aucun compromis. Sinon, c'est le
témoignage de la foi chrétienne dans le monde qui serait atteint, ainsi que
l'unité et la cohérence intérieure des fidèles eux-mêmes. La structure
démocratique sur laquelle se construit un État moderne, serait plutôt fragile si
elle ne prenait pas comme fondement la centralité de la personne. De fait, seul
le respect de la personne rend possible la participation démocratique. Comme
l'enseigne le Concile Vatican II, “la
garantie des droits de la personne est, en effet, une condition indispensable
pour que les citoyens, individuellement ou en groupe puissent participer
activement à la vie et à la gestion des affaires publiques”[18].
4. Ainsi, les problématiques actuelles se déploient en une intrication
complexe, qui est sans commune mesure avec les thématiques des siècles passés.
Le progrès de la science a, en effet permis d'atteindre des objectifs qui
ébranlent les consciences et obligeraient à trouver des solutions capables de
respecter les principes éthiques d'une manière cohérente et solide. Par contre,
on assiste à des tentatives de législation qui veulent briser l'intangibilité de
la vie humaine et qui ne se soucient pas des conséquences qui en dérivent dans
la formation de la culture et des comportements sociaux, pour l'existence et
l'avenir des peuples. Les catholiques ont le droit et le devoir d'intervenir
dans ce déferlement, pour rappeler au sens le plus profond de la vie et à la
responsabilité qui incombe à tous en cette matière. Dans la continuité à
l'enseignement constant de l'Église, Jean-Paul II a maintes fois répété que ceux
qui sont engagés directement dans les instances législatives ont “une obligation grave et précise de
s'opposer” à toute loi qui s'avère un attentat à la vie humaine. Pour
eux, comme pour tout catholique, existe l'impossibilité de participer à une
campagne en leur faveur, et il n'est permis à personne de les soutenir par son
vote[19]. Comme l'a enseigné le Pape lui-même, dans la
Lettre encyclique Evangelium vitae, à propos du cas où il ne serait
pas possible de conjurer ou d'abroger complètement une loi abortiste déjà en vigueur ou mise aux voix, cela n'empêche
pas qu'un parlementaire dont l'opposition personnelle absolue à l'avortement
serait manifeste et connue de tous, puisse licitement apporter son soutien à des
propositions visant à “limiter les
préjudices [souligné dans le texte, Ndlr]
d'une telle loi et à en diminuer les effets
négatifs sur le plan de la culture et de la moralité
publique”[20]
Dans ce contexte, il est nécessaire d'ajouter,
que la conscience chrétienne bien formée ne permet à personne de favoriser par
son vote, la mise en acte d'une loi ou d'un programme politique, dans lequel les
contenus fondamentaux de la foi et de la morale sont détruits par la présence de
propositions qui leurs sont alternatives ou opposées. Parce que la foi est
constituée comme une unité infrangible, il n'est pas logique d'isoler un de ses
éléments au détriment de la totalité de la doctrine catholique. L'engagement
politique en faveur d'un aspect isolé de la doctrine sociale de l'Église ne
suffit pas à épuiser la responsabilité pour le bien commun. Le catholique ne
peut penser non plus à déléguer à d'autres l'engagement chrétien qu'il a reçu de
l'Évangile de Jésus-Christ, pour que la vérité sur l'homme et sur le monde
puisse être annoncée et rejointe.
Quand l'action politique se confronte
avec des principes moraux qui ne permettent pas de dérogation, d'exception, ni
aucun compromis, alors l'engagement politique des catholiques devient plus
évident et chargé de responsabilités. En face de ces exigences éthiques fondamentales, auxquelles on ne
peut renoncer, les chrétiens doivent savoir en effet qu'est en jeu
l'essence de l'ordre moral, qui concerne le bien intégral de la personne. C'est
le cas, par exemple, des lois civiles en matière d'avortement et d'euthanasie (à ne pas confondre avec le
renoncement à l'acharnement
thérapeutique, qui du point de vue moral est aussi légitime). Ces
lois doivent protéger le droit primordial à la vie à partir de la conception
jusqu'à son terme naturel. De la même manière, il faut rappeler le devoir de
respecter l'embryon humain et de protéger ses droits. De façon analogue, il faut
sauvegarder la protection et la promotion de la famille, fondée sur le mariage monogame
entre personnes de sexe différent, et la préserver dans son unité et sa
stabilité, en face des lois modernes sur le divorce : d'autres formes de convivence ne peuvent lui être égalée juridiquement en
aucune manière, ni recevoir en tant que telles une reconnaissance légale. De
même, la garantie de la liberté d'éducation des enfants est un droit inaliénable
des parents, reconnu entre autre par les Déclarations internationales des droits
de l'homme. On devrait penser aussi à la
protection sociale des mineurs et à la libération des victimes
des formes modernes d'esclavage
(par exemple, la drogue et l'exploitation de la prostitution). On ne peut
exclure de cette liste le droit à la liberté
religieuse et le développement dans le sens d'une économie qui soit au service de la
personne et du bien commun, dans le respect de la justice sociale, du principe
de solidarité humaine et de la subsidiarité, qui veut que “les droits de toutes les personnes, des familles et
des groupes, ainsi que leur exercice, soient reconnus, respectés et
valorisés”[21]. Comment ne pas voir,
enfin, dans cette exemplification le grand thème de la paix. Une vision irénique et idéologique
tend, parfois, à séculariser la valeur de la paix, tandis que dans d'autres cas,
on entérine un jugement éthique sommaire, oubliant la complexité des raisons en
cause. La paix est toujours “œuvre de la
justice et effet de la charité”[22], elle exige le refus
radical et absolu de la violence et du terrorisme et demande un engagement
constant et attentif de la part de ceux qui ont la responsabilité
politique.
III. Principes de la
doctrine catholique sur la laïcité et le pluralisme
5. S'il
est permis de penser à l'utilisation d'une pluralité de méthodologies reflétant
des sensibilités et des cultures différentes en face de ces problématiques,
aucun fidèle chrétien ne peut certes en appeler au principe du pluralisme et de
l'autonomie des laïcs en politique pour favoriser des solutions de compromis qui
compromettent ou atténuent la sauvegarde des exigences éthiques fondamentales
pour le bien commun de la société. En soi, il ne s'agit pas de “valeurs
confessionnelles”. En effet ces exigences éthiques s'enracinent dans l'être
humain et appartiennent à la loi morale naturelle. Elles n'exigent pas que celui
qui les défend, professe la foi chrétienne, même si la doctrine de l'Église les
confirme et les protège toujours et partout, comme service désintéressé à la
vérité sur l'homme et au bien commun de la société civile. D'autre part, on ne
peut nier que la politique doit aussi se référer à des principes qui possèdent
une valeur absolue justement parce qu'ils sont au service de la dignité de la
personne et du vrai progrès humain.
6. L'appel, qui revient souvent, à
propos de la “laïcité” et qui
devrait guider l'engagement des catholiques, demande une clarification, et pas
seulement au niveau terminologique. La promotion en conscience du bien commun de
la société politique n'a rien à voir avec le “confessionalisme” ou l'intolérance religieuse. Pour la
doctrine morale catholique la laïcité est comprise comme une autonomie de la
sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et
ecclésiastique,- mais pas par rapport à la
sphère morale. C'est une valeur, reconnue par l'Église, que l'on
acquiert et qui fait partie du patrimoine de civilisation obtenu[23]. Jean-Paul II a mis en garde plusieurs fois contre
les périls qu'entraîne toute confusion entre la sphère religieuse et la sphère
politique. “Elles sont très délicates les
situations dans lesquelles une norme spécifiquement religieuse devient, ou tend
à devenir, loi de l'État, sans que l'on tienne suffisamment compte de la
distinction entre les compétences religieuses et celles de la société politique.
En fait, identifier la loi religieuse avec la loi civile peut effectivement
étouffer la liberté religieuse et même limiter ou nier d'autres droits humains
inaliénables[24]. Tous les fidèles sont
bien conscients que les actes spécifiquement religieux (profession de la foi,
accomplissement des actes de culte ou des sacrements, doctrines théologiques,
communication entre les autorités religieuses et les fidèles, etc.) tombent hors
de la compétence de l'État. Ce dernier ne doit pas s'en mêler, il ne peut en
aucune manière y obliger ou les empêcher, en dehors des exigences fondées sur
l'ordre public. La reconnaissance des droits civils et politiques et la
répartition des services publics ne peuvent dépendre de convictions ou
prestations de nature religieuse de la part des citoyens.
Les citoyens
catholiques ont le droit et le devoir, comme tous les autres, de rechercher
sincèrement la vérité, de promouvoir et de défendre par tous les moyens licites,
les vérités morales sur la vie sociale, la justice, la liberté, le respect de la
vie et les autres droits de la personne. Le fait que certaines de ces vérités
soient aussi enseignées par l'Église ne réduit en rien la légitimité civile et
la laïcité de l'engagement de ceux qui se reconnaissent en elles, indépendamment
du rôle joué par la recherche rationnelle et la confirmation reçue de la foi,
dans la manière de les connaître. La “laïcité”, en effet, désigne en premier
lieu l'attitude de celui qui respecte les vérités qui procèdent de la
connaissance naturelle sur l'homme vivant en société. Peu importe que ces
vérités soient enseignées aussi par telle ou telle religion particulière puisque
la vérité est une. Ce serait une erreur de confondre la juste autonomie que les catholiques doivent
avoir en politique, avec la revendication d'un principe indépendant de
l'enseignement moral et social de l'Église.
Par son intervention dans ce
domaine, le Magistère de l'Église ne veut pas exercer un pouvoir politique ni
éliminer la liberté d'opinion des catholiques sur des questions contingentes. Il
veut au contraire - comme c'est son devoir - former et illuminer la conscience
des fidèles, surtout quand ils se consacrent à un engagement dans la vie
politique pour que leur action reste toujours au service de la promotion
intégrale de la personne et du bien commun. L'enseignement social de l'Église
n'est pas une ingérence dans le gouvernement des différents pays. Il propose
certainement un devoir moral de cohérence pour les fidèles laïcs, à l'intérieur
de leur conscience, une et unique. “Dans
leur existence, il ne peut y avoir deux vies parallèles, d'un côté la vie qu'on
nomme ‘spirituelle' avec ses valeurs et ses exigences; et de l'autre, la vie
dite “séculière”, c'est-à-dire la vie de famille, de travail, de rapports
sociaux, d'engagement politique, d'activités culturelles. Le sarment greffé sur
la vigne qui est le Christ, donne ses fruits en tout secteur de l'activité et de
l'existence. Tous les secteurs de la vie laïque, en effet, rentrent dans le
dessein de Dieu, qui veut comme “lieu historique” de la révélation et de la
réalisation de la charité de Jésus-Christ à la gloire du Père et au service des
frères. Toute activité, toute situation, tout engagement concret - comme, par
exemple, la compétence et la solidarité dans le travail, l'amour et le
dévouement dans la famille et dans l'éducation des enfants, le service social et
politique, la présentation de la vérité dans le monde de la culture - tout cela
est une occasion providentielle pour “un exercice continuel de la foi, de
l'espérance et de la charité”[25].
Vivre et agir
politiquement en conformité avec sa conscience ne revient pas à un entérinement
servile de positions étrangères à l'engagement politique ou d'une forme de confessionalisme. C'est plutôt, l'expression par laquelle
les chrétiens offrent leur contribution cohérente pour qu'à travers la politique
s'instaure un ordre social plus juste et plus adéquat à la dignité de la
personne humaine.
Dans les société démocratiques,
toutes les propositions sont librement évaluées et discutées. Ils
entérineraient une forme de laïcisme intolérant, ceux qui, au nom de
la conscience individuelle, voudraient voir dans le devoir moral qu'ont les
chrétiens d'être cohérents avec leur conscience, un signal pour les disqualifier
politiquement et leur refuser le droit d'agir en politique conformément à leurs
convictions sur le bien commun. Dans cette perspective, on nierait non seulement
toute importance politique et culturelle à la foi chrétienne, mais aussi la
possibilité même d'une éthique naturelle. S'il en était ainsi, la voie serait
ouverte à une anarchie morale qui ne pourrait jamais être identifiée avec aucune
forme de pluralisme légitime. La domination du plus fort sur le faible serait la
conséquence évidente d'un tel choix de société. D'autre part, la marginalisation
politique du christianisme ne pourrait servir à l'avenir d'une société telle
qu'on en fait le projet, ni à la concorde entre les peuples. Au contraire, cela
minerait les fondements mêmes de la civilisation au niveau culturel et spirituel[26].
IV.
Considérations sur des aspects particuliers
7. Dans des
circonstances récentes, il est arrivé que même à l'intérieur d'associations ou
d'organisations politiques chrétiennes, émergent des orientations en faveur de
forces et mouvements politiques, qui ont pris, sur des questions politiques
fondamentales, des positions contraires à l'enseignement moral et social de
l'Église. De tels choix et leur ratification, parce qu'ils sont en contradiction
avec des principes fondamentaux de la conscience chrétienne, ne sont pas
compatibles avec l'appartenance à des associations ou à des organisations qui se
définissent comme catholiques. De manière analogue, il faut relever que, dans
certains pays, des revues et des périodiques catholiques ont donné à leurs lecteurs une orientation ambiguë et
incohérente, à l'occasion de choix politiques. Ils ont interprété de manière
équivoque le sens de l'autonomie catholique en politique, sans prendre en
considération les principes auxquels on devrait se référer.
La foi en
Jésus-Christ, qui s'est défini lui-même comme “la voie, la vérité et la vie” (Jn 14,6), demande aux chrétiens un effort pour s'insérer,
avec un engagement majeur, dans la construction d'une culture qui, sous
l'inspiration de l'Évangile, propose à nouveau le patrimoine de valeurs et le
contenu de la Tradition catholique. La nécessité de présenter en termes
contemporains, le fruit de l'héritage spirituel, intellectuel et moral du
catholicisme, paraît aujourd'hui marquée par une urgence qu'on ne peut reporter.
Sinon, on risquerait une dispersion culturelle des catholiques. D'ailleurs, la
densité culturelle acquise et la maturité d'expérience de l'engagement politique
que les catholiques ont réussi à développer, dans divers pays, surtout dans les
décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, ne peuvent susciter en eux
aucun complexe d'infériorité en face d'autres propositions dont l'histoire
récente a démontré la faiblesse ou l'échec radical. Il ne faut pas penser, ce
serait réducteur, que l'engagement des catholiques puisse se limiter à une
simple transformation des structures. En effet, si à la base il n'y a pas une
culture capable de recevoir, de justifier et de transformer en projets les
exigences qui dérivent de la foi et de la morale, les transformations reposeront
toujours sur des fondements fragiles.
La foi n'a jamais prétendu
emboutir dans un schéma rigide les contenus sociaux-politiques. Elle est consciente que la dimension
historique du vécu de l'homme impose de tenir compte de situations imparfaites
et souvent en rapide mutation. Dans cette ligne, il faut rejeter les positions
politiques et les comportements inspirés d'une vision utopiste. Cette vision,
transformant la tradition de la foi biblique en une espèce de prophétisme sans
Dieu, instrumentalise le message religieux, en dirigeant la conscience vers une
espérance seulement terrestre qui annule ou réduit la tension chrétienne vers la
vie éternelle.
En même temps, l'Église enseigne qu'il n'existe pas
d'authentique liberté sans la vérité. “La
vérité et la liberté se conjuguent ensemble, ou bien elles périssent
misérablement ensemble”, a écrit Jean-Paul II[27]. Dans une société où la vérité n'est pas recherchée,
où on ne cherche pas à la rejoindre, toute forme d'exercice authentique de la
liberté est aussi affaiblie. Cela ouvre la voie à un libertinisme et à un
individualisme qui nuisent à la protection du bien de
la personne et de la société entière.
8. À ce propos il est bon de
rappeler une vérité qui n'est pas toujours perçue et n'est pas formulée comme il
se doit dans l'opinion publique commune: le droit à la liberté de conscience et
spécialement à la liberté religieuse, proclamé par la Déclaration Dignitatis humanae du
Concile Vatican II, se fonde sur la dignité ontologique de la personne humaine,
et non certes sur une égalité entre les religions, ou entre les systèmes
culturels humains[28]. Cette égalité n'existe pas. Dans
la même ligne, le Pape Paul VI a affirmé que “le Concile ne fonde en aucune manière ce droit à la
liberté religieuse sur le fait que toutes les religions et toutes les doctrines,
même erronées, auraient une valeur plus ou moins égale; il le fonde, au
contraire, sur la dignité de la personne humaine, qui requiert de n'être pas
soumise à des contraintes extérieures qui tendent à opprimer la conscience dans
sa recherche de la vraie religion et sa soumission à celle-ci”[29].
L'affirmation de la liberté de conscience et de la liberté religieuse ne
contredit donc pas du tout la condamnation de l'indifférentisme et du
relativisme religieux de la part de la doctrine catholique[30]au contraire elle est pleinement cohérente avec
elle.
V. Conclusion
9. Les orientations données dans cette Note veulent éclairer un des aspects les
plus importants de l'unité de la vie chrétienne, rappelée par le Concile Vatican
II: la cohérence entre la foi et la vie, entre l'Évangile et la culture. Le
Concile exhorte les fidèles à “remplir avec
zèle et fidélité leurs tâches terrestres, en se laissant conduire par l'esprit
de l'Évangile. Ils s'éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n'avons
pas ici-bas de cité permanente, mais que nous marchons vers la cité future,
croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines sans s'apercevoir que
la foi même, compte tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir
pressant”. Que les fidèles soient désireux de pouvoir “mener leurs activités terrestres en unissant dans
une synthèse vitale tous les efforts humains et familiaux, professionnels,
scientifiques, techniques, avec les valeurs religieuses sous la souveraine
ordonnance desquelles tout se trouve coordonné à la gloire de Dieu”[31].
Le Souverain Pontife Jean-Paul II, durant l'audience
du 21 novembre 2002, a approuvé et ordonné la publication de cette Note, qui
avait été décidée par la Session ordinaire de la Congrégation pour la Doctrine
de la Foi.
Rome, au siège de la Congrégation pour la Doctrine
de la Foi, le 24 novembre 2002, Solennité du Christ Roi de l'Univers.
+
JOSEPH CARD.RATZINGER, Préfet.
+ TARCISIO BERTONE, S.D.B. Archevêque émérite de Verceil,
Secrétaire.
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Notes
[1] Lettre À DIOGNÈTE,
5,5. Cf. aussi Catéchisme de l'Église
Catholique, n. 2240 [2] JEAN-PAUL II, Lett. apost. Motu proprio
pour la proclamation de S. Thomas More Patron des Gouvernants et des
Politiciens, n. 1, AAS 93 (2001) 76-80 [3] Ibid. , n. 4. [4] Cf. CONC.
Oecum. VAT. II, Const. past.
Gaudium et spes, n. 31;
Catéchisme de l'Église Catholique,
n. 1915. [5] Cf. CONC. Oecum. VAT. II,
Const. past. Gaudium et spes, n. 75.
[6] JEAN-PAUL II, Exhort. apost. Christifideles laici, n. 42,
AAS 81 (1989)393-521. La présente note doctrinale se rapporte évidemment à
l'engagement politique des fidèles laïcs. Les Pasteurs ont le droit et le devoir
de proposer les principes moraux également sur l'ordre social; “toutefois la
participation active dans les partis politiques est réservée aux laïcs”
(JEAN_PAUL II, Exhort. apost. Christifideles laici, n. 60).
Cf. aussi CONGRÉGATION POUR LE CLERGÉ, Directoire pour le ministère et la vie des
prêtres, 31-I- 1994, n. 33. [7] CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 76.
[8] CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 36
[9] Cf. CONC. Oecum. VAT. II, Décr. Apostolicam actuositatem,
n. 7. Const. dogm. Lumen Gentium,
n. 36 et Const. past. Gaudium et spes, n.31
et 43. [10] JEAN-PAUL II, Exhort. apost. Christifideles laici, n. 42.
[11] Dans les derniers siècles, le Magistère de l'Église s'est occupé
plusieurs fois des questions principales qui regardent l'ordre social et
politique. Cf. LEON XIII, Encycl. Diuturnum illud, ASS 14
(1881/82) 4ss; Encycl. Immortale Dei, ASS 18 (1885/86) 162ss; Encycl.
Libertas praestantissimum,
ASS 20, (1887/88) 593ss; Encycl. Rerum novarum, ASS 23
(1890/91) 643 ss; BENOIT XV, Encycl. Pacem Dei munus pulcherrimum, AAS 12 (1920) 209ss; PIE XI,
Encycl. Quadragesimo anno, AAS 23
(1931) 190 ss; Ep. Encycl.
Mit brennender
Sorge, AAS 29 (1937) 145-167; Encycl. Divini redemptoris,
AAS 29 (1937) 78 ss.; PIE XII, Encycl. Summi Pontificatus,
AAS 31 (1939) 423ss; Radio-messages de Noël 1941-1944; JEAN XXIII,Encycl.
Mater et Magistra, AAS 53 (1961) 401-4634; Lett. Encycl.
Pacem in terris, AAS 55 (1963) 257-304; PAUL
VI, Lett. encycl. Populorum Progressio, AAS
59 (1967) 205-299; Lett. apost. Octogesima adveniens, AAS
63 (1971) 401441. [12] Cf. JEAN-PAUL II, Encycl. Centesimus
annus, n. 46,
AAS 83 (1991) 793-867; Encycl. Veritatis
splendor, n. 101, AAS 85 (1993) 1133-1228; Discorso al Parlamento italiano in seduta pubblicae
comune, L'Osservatore Romano, 14-XI-2002, n. 5. [13] Cf.
JEAN-PAUL II, Encycl. Evangelium vitae,
n. 22, AAS 87 (1995) 401.522. [14] Cf. CONC. Oecum.
VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n.76.
[15] CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n.75.
[16] Cf. CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, nn.43
et 75. [17] Cf. CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n.25.
[18] CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 73.
[19] Cf. JEAN-PAUL II, Encycl. Evangelium vitae, n.73. [20] Ibid. [21] CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 75.
[22] Catéchisme de l'Église catholique,
n. 2304. [23] Cf. CONC. Oecum. VAT. II,
Const. past. Gaudium et spes, n. 76.
[24] JEAN-PAUL II, Message pour la
célébration de la Journée mondiale de la Paix 1991: Si tu veux la paix, respecte
la conscience de tout homme”, IV, AAS 83 (1991) 410-421. [25]
JEAN-PAUL II, Exhort. apost.
Christifideles laici, n. 59.
Le passage cité est du CONC. Oecum. VAT. II, Décr.
Apostolicam actuositatem,
n. 4. [26] JEAN-PAUL II, Discours au
Corps diplomatique accrédité près le Saint Siège, in L'Osservatore Romano, 11 janvier 2002. [27] JEAN-PAUL II,
Lett. encycl. Fides et ratio, n. 90, AAS 91 (1999) 5-88
[28] Cf. CONC. Oecum. VAT. II, Décl. Dignitatis humanae, n. 1:
“Le Concile déclare que Dieu a lui-même fait connaître au genre humain la voie
la voie par laquelle en le servant, les hommes peuvent obtenir le salut et
parvenir à la béatitude. Cette unique vraie religion, nous croyons qu'elle
subsiste dans l'Eglise catholique et apostolique”. Cela n'empêche pas l'Église
de considérer avec un vrai respect les différentes traditions religieuses, et
même de reconnaître qu'il y a en elles des “éléments de vérité et de bonté”. Cf.
CONC. Oecum. VAT. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 16; Décr. Ad gentes, n. 11; Décl. Nostra aÉtate, n. 2;
JEAN-PAUL II, Lett. encycl. Redemptoris missio, n. 55,
AAS 83 (1991) 249-340; CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Décl. Dominus Jesus, nn. 2; 8; 21, AAS. 92 (2000) 742-765. [29] Cf. PAUL VI,
Discours au Sacré Collège et à la Prélature
romaine, in “Insegnamenti di Paolo VI” 14
(1976), 1088-1089. [30] Cf. PIE IX, Encycl. Quanta cura, AAS 3 (1867) 162; LÉON XIII,
Encycl. Immortale Dei, ASS 18 (1885) 170-171; Pio XI, Enc. Quas Primas, AAS 17 (1925) 604-605: Catéchisme de l'Église catholique, n.
2108; CONGRÉGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Décl.
Dominus Jesus, n. 22.
[31] CONC. Oecum. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 43.
Cf. aussi JEAN-PAUL II, Exhort. apost. Christifideles laici, n. 59.
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