Bulletin
Religieux du Diocèse d'Avignon du 16 mars 2002
Les
accusations contre le pape Pie XII sont-elles fondées ?
Une fois de plus, avec le film « Amen » de M. Costa-Gavras,
le pape Pie XII est
accusé de n'avoir rien fait pour sauver les Juifs durant la
guerre 1939-1945. Le
film s'inspire et reprend le thème d'une pièce de théâtre
d'un auteur allemand
(R.Hochhuth), « Le Vicaire », sortie en février 1963. Depuis
1963, les historiens
ont beaucoup travaillé. Cela permet à deux d'entre eux
d'écrire: M. Costa Gavras,
dans son film, « pose de bonnes questions, mais propose de
mauvaises réponses... Le
sujet était grave et, malheureusement, l'Histoire de M.
Costa-Gavras n'est pas
celle de la grande majorité des historiens » (Jean Yves Riou
avec Anita
Sanchez-Bourdin, La Shoah et Pie XII, Histoire du
christianisme, mars 2002, dont
sont tirées la plupart des citations qui suivent). Le film
oblige à reprendre le
débat à frais nouveaux.
Comme bien des opinions courantes, le film présente
l'attitude du pape Pie XII à
sens unique. «M. Costa-Gavras... se base sur des faits
historiques qu'il
sélectionne dans le sens de sa thèse, péchant généralement
par omission » (p. 9).
Pie XII est condamné, sans aucune circonstance atténuante.
L'auteur de l'affiche
dit clairement qu'en liant la croix chrétienne à la croix
gammée il a voulu montrer
que « ce sont les catholiques qui ont déporté les Juifs ».
C'est ce que retiennent
du film beaucoup de commentaires: Une parole de Pie XII
aurait évité des millions
de morts. Quel scandale serait la béatification de Pie XII
qui est responsable de
tant de morts! (F 2, journal de 20 heures, mardi 26 février)
!
Le film nous oblige à rectifier quelques inexactitudes. Il
n'y avait pas à la
nonciature de Berlin de prêtre comme le Riccardo Fontana du
film. Le S.S. Gerstein
n'a pas rencontré le nonce à Berlin. Il s'est bien présenté
à la nonciature, mais
il n'a pas été reçu. « On imagine... la tête du personnel de
la nonciature devant
l'intrusion d'un officier en uniforme S.S... Comment ne pas
comprendre que Gerstein
ne pouvait passer que comme un provocateur" envoyé par
le pouvoir nazi (p.15).
Lorsque, en 1933, une élection démocratique porte Hitler au
pouvoir, le cardinal
Pacelli n'est plus nonce à Berlin. Il est à Rome le
Secrétaire d'Etat de Pie XI,
dont l'anti-nazisme comme l'anti-communisme sont bien
connus. Il a participé à la
rédaction de la lettre de Pie XI de 1937, « Mit Brennender
Sorg», contre
l'antisémitisme.
Comme Secrétaire d'Etat, il a, c'est vrai, négocié en 1933,
au nom de Pie XI, le
concordat avec le Troisième Reich. Mais ce concordat, comme
tout concordat, n'a pas
été un traité d'alliance avec Hitler, encore moins une
caution apportée au régime
nazi. Un concordat est, du côté de l'Eglise, un acte
officiel dont le but est de
sauvegarder sa liberté. Or précisément, ce concordat, exigé
parHitler, était d'une
extrême urgence pour l'Eglise d'Allemagne. Le pouvoir
commençait à exercer sur elle
de nombreuses exactions après que l'épiscopat eût condamné
l'idéologie nazie le 27
février 1933. C'est dans un climat tendu que se déroulèrent
les négociations. Au
cours de ces tractations, écrit le chargé d'affaire
britannique auprès du Saint
Siège, « le cardinal Secrétaire d'Etat s'est montré
extrêmement franc et il n'a
fait aucun effort pour dissimuler son dégoût pour les
procédés du gouvernement
d'Hitler... Le cardinal Pacelli a également déploré
l'attitude du gouvernement
allemand dans les affaires intérieures, ses persécutions
contre les juifs...» (p
13). Pour bien montrer la véritable portée d'un concordat,
il suffit de rappeler
qu'en 1920 le Saint Siège a proposé à l'URSS de signer un
concordat. L'Union
Soviétique a refusé cette proposition pour la raison
évidente qu'elle ne voulait
pas s'engager à protéger la liberté de l'Eglise. Il existe
en France un concordat
entre l'Etat et le Saint Siège à propos des diocèses de
Strasbourg et de Metz. Cela
n'a jamais signifié que le Vatican prenait position pour les
différents régimes
politiques de la France.
Le cardinal Pacelli, devenu Pie XII, était, dit-on, pro-nazi
et anti-sémite. Le
cardinal Pacelli était, c'est vrai, germanophile. Il n'y a
là rien de condamnable,
pas plus que de dire que Paul VI était francophile. Etre
germanophile ce n'était
pas être pro-nazi, comme l'ont montré les très nombreux
allemands victimes du
nazisme. Edith Stein a affirmé, jusqu'au bout, son amour
pour son peuple allemand.
Au contraire, en prenant le nom de Pie XII, le cardinal
Pacelli « a clairement
montré qu'il avait l'intention de poursuivre la tâche de son
prédécesseur en faveur
de la liberté et de la paix... Nous nous souvenons du rôle
qu'il a joué dans les
récentes déclarations papales contre les pernicieuses
théories racistes et certains
aspects des totalitarismes » (un journal juif du 6 mars
1939, p. 10). Son choix de
faire du cardinal Maglione son Secrétaire d'Etat « confirme
l'opinion que le
nouveau pape entend conduire une politique anti-nazie et
anti-fasciste » (Revue
Sioniste du16 mars 1939, p. 12). Déjà en 1937, des journaux
allemands écrivaient :
« Pie XI était à moitié juif ; le cardinal Pacelli l'est
complétement » ( p.19) .
« Tout le monde savait » ce qui se passait dans les camps ce
concentration, dit-on.
Est-ce si sûr ? Longtemps des juifs de Londres ou des
Etats-Unis ont refusé de
croire ce qui leur était rapporté. Les déportés de retour en
France ont été blessés
de découvrir que les français ne savaient pas ce qu'ils
avaient souffert et de les
entendre dire que les récits de leurs souffrances étaient
exagérés. Il y a un abîme
entre les informations du moment et ce que nous savons
maintenant. Les journalistes
ne pouvaient pas aller dans les camps. Les médias allemands
étaient tous contrôlés
par le pouvoir. Ecouter des radios étrangères était passible
de mort. Même ceux qui
savaient n'imaginaient pas l'horrible réalité. Le S.S.
Gerstein lui-même,
spécialiste des gaz utilisés pour exterminer les juifs,
blémit quand il voit les
déportés dans la chambre à gaz. Mais, c'est vrai, Pie XII en
savait assez pour se
rendre compte de l'horreur de la situation.
Il a souvent été redit à l'occasion du film « Amen »: si Pie
XII avait parlé, cela
aurait évité des millions de victimes. Dire cela, c'est
accorder aux paroles d'un
pape un pouvoir que l'expérience quotidienne ne cesse de
démentir. Il suffit de
voir l'accueil fait aux paroles du Pape Jean Paul II sur la
guerre du Golfe,
l'embargo en Irak, la paix au Proche-Orient, l'avortement,
la recherche sur
l'embryon, la suppression des handicapés (choses pourtant
que le nazisme mettait
ouvertement dans son programme), etc. Ceux mêmes qui
reprochent à Pie XII son
silence reprochent au Pape actuel de trop parler et de se
mêler de ce qui ne le
regarde pas. Dans le cas de Pie XII, dire qu'une de ses
paroles « aurait changé la
face de l'histoire est une opinion sympathique, mais
anachronique et dénuée de tout
enracinement historique » (p. 25). Seuls peuvent émettre une
telle opinion ceux qui
refont l'histoire du monde, 60 ans après les événements, en
étant assis devant leur
télévision ou attablés au café voisin. De surcroît, c'est
faire preuve d'une
méconnaissance totale d'Hitler, prêt à briser toute
résistance par n'importe quel
moyen. N'a-t-il pas menacé d'envahir le Vatican et d'arrêter
Pie XII, ce dont l'ont
détourné ses proches (« Hitler parle à ses généraux », Albin
Michel, 1964) ?
Pie XII a pourtant parlé, en particulier dans son
radio-message de Noël 1942. « Ce
voeu (de la fin de la guerre), l'humanité le doit aux
centaines de milliers de
personnes qui, sans aucune faute de leur part, et parfois
pour le seul motif de
leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort
ou à une extermination
progressive » (p. 21). Ces mots, qu'omet de citer le film «
Amen », furent publiés
par les « Cahiers du Témoignage Chrétien », et ils furent
reçus, dit une résistante
qui distribuait ces « Cahiers », comme un encouragement à la
résistance (cf. « La
Croix », Jeudi 28 février 2002, p. 3). Ils firent considérer
Pie XII dans les
rapports des services secrets allemands comme « l'allié et
l'ami des juifs. Il
défend donc notre pire ennemi politique' Il accuse
virtuellement le peuple allemand
d'injustice envers les juifs et il se fait le porte-parole
des Juifs, criminels de
guerre » (p.21). De multiples réactions de la part des
autorités nazies vont dans
ce sens. Quant à un journal étranger, il écrit : ces paroles
du pape sont « des
paroles claires pour défendre les juifs» ( p. 21). Si Pie
XII n'a pas prononcé le
mot de « juifs », c'est après en avoir parlé avec le
représentant du Président
Roosevelt à Rome, par souci des persécutés. « La Croix » du
mercredi 27 février
2002 fait état d'un certain nombre de réactions de l'époque,
par exemple de
l'intervention officielle de l'ambassadeur du Reich auprès
du Vatican.
Pourquoi Pie XII a-t-il pris ensuite la décision de se taire
? Il l'a expliqué aux
cardinaux le 2 juin 1943. Les protestations publiques,
dit-il, n'auront aucun effet
et elles n'aboutiront qu'à aggraver la situation des juifs
et des catholiques dans
les pays occupés (p. 21-22). Il savait, plus que ceux qui le
condamnent, ce dont
était capable le régime hitlérien. Il était au courant de ce
qui s'était passé en
Hollande en 1942. Le dimanche 26 juillet, les évêques des
Pays Bas font lire dans
toutes les églises une déclaration condamnant l'attitude des
occupants contre les
juifs. Dans la semaine qui suivit, tous les catholiques
d'origine juive sont
arrêtés. Le dimanche 2 août, sont arrêtées au carmel d'Echt
Edith Stein et sa s'ur
Rosa. Le 7 août elles partent pour Auschwitz, où elles
périssent le 9 dans la
chambres à gaz. En 1941, Monseigneur Von Galen, évêque de
Munster, proteste contre
l'euthanasie des handicapés physiques et mentaux. Dans un
premier temps, les
autorités nazies reculent. Quelques mois plus tard
l'extermination de ces personnes
reprend de plus belle. Le même évêque, en 1941, décide de
prononcer un sermon
dénonçant le racisme et le sort fait aux juifs. Il renonce à
le faire à la demande
expresse de la communauté juive qui craint qu'une telle
dénonciation se retourne
immédiatement contre elle (cf. aussi l'affaire des tracts
envoyés par Rome aux
polonais et que l'archevêque de Cracovie brûle et refuse de
distribuer par crainte
des représailles).
Robert Kempner, procureur américain au procès de Nuremberg,
écrit : «... J'ai
depuis longtemps constaté le rôle essentiel de l'Eglise
catholique dans la lutte
contre la solution finale en Hongrie et j'y ai toujours
insisté dans différentes
parties de mon livre, ...Eichmann et ses complices... Ni la
pièce de Rolf Hochhuth
(Le Vicaire), dont le bagage historique n'a pas le moindre
intérêt, ni les livres
de Günter Léwy et Saul Friedlander ne donnent de raisons de
changer de point de
vue. Les documents de l'Eglise publiés... renforcent mon
estime pour l'attitude du
Vatican à cette époque et vis-à-vis du pape Pie XII, pour
qui j'ai le plus grand
respect depuis l'époque qu'il passa à Berlin » (p. 25-26).
Les premiers à témoigner
de l'action de Pie XII furent les nombreux Juifs, dont
Madame Golda Meir, Premier
Ministre, qui après la guerre dirent publiquement leur
gratitude à Pie XII.
Il est vrai que Pie XII craignait le communisme.
Innombrables avaient déjà été les
victimes du pouvoir soviétique depuis la révolution de 1917,
spécialement parmi les
catholiques. Staline était au sommet de son pouvoir
despotique. Il n'avait pas
hésité à s'allier avec Hitler en 1939, avec la même
intention, celle de se partager
la Pologne. Il n'abandonna cette alliance que lorsque Hitler
déclara la guerre à
l'URSS. Au moment de l'anéantissement du ghetto juif de
Varsovie, les Russes
étaient à la porte de la ville et ils ont laissé faire les
nazis sans intervenir.
La peur du communisme était tout à fait fondée. « Soyez sans
crainte, a dit
pourtant Pie XII, je redoute Hitler encore plus que Staline
» (archives du
ministère des Affaires étrangères du gouvernement de Vichy,
21 août 1941, p. 16).
Devant le scrupule des catholiques américains à apporter une
aide militaire aux
soviétiques, le cardinal Maglione, Secrétaire d'Etat de Pie
XII, déclare: « Il n'y
a rien dans l'encyclique de Pie XI (Quadragesimo anno)
contre le peuple russe. Le
pape a condamné le communisme et la condamnation demeure.
Pour le peuple russe, le
pape n'a eu et ne peut avoir que des sentiments paternels »
(p. 16).
Conclusion. « Il ressort de tout ceci un portrait de Pie XII
bien différent de
celui que nous propose (le film) « Amen ». « Pourquoi un tel
acharnement contre la
personne de Pie XII ? ». Les attaques contre le pape,
modérées jusqu'à la pièce «
Le Vicaire », se déchaînent durant les années soixante
(développement de