3ème
anniversaire du Motu Proprio
Bilan par le
«ministre» de la liturgie du Pape :
«il faut un virage à 180°»
Ndlr :
À l'occasion des trois ans du motu proprio Summorum Pontificum, le quotidien catholique allemand Die
Tagespost a publié le 12 juillet un entretien avec le Cardinal Cañizares,
Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements.
L'entretien a été réalisé par Regina Einig et il a été publié dans Die Tagespost du 12/07/2010. Nous vous en offrons la traduction réalisée par l'association Paix Liturgique.
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Die Tagepost : Éminence, dans sa Lettre aux évêques accompagnant le MP Summorum Pontificum, le Saint Père parlait de réactions allant "de
l'acceptation joyeuse à une dure opposition" : le climat a-t-il changé depuis
?
Cardinal Cañizares: Dans
les grandes lignes, le climat est resté le même. Je crois toutefois qu'un
mouvement s'est mis en marche. L'on comprend désormais beaucoup mieux de quoi
il s'agit dans ce motu proprio. Il y a une meilleure compréhension de la
liturgie, et ce dans la tradition de l'Église. Il en va de même pour
l'herméneutique de la continuité. Tout cela non seulement est favorable à l'acceptation et à l'application du motu proprio, mais permet aussi d'enrichir
le renouvellement liturgique et de le faire progresser dans la mesure où
l'esprit de la liturgie s'en trouve revivifié.
Die Tagepost :
En France, deux séminaires diocésains initient leurs séminaristes aux deux
formes du rite romain. Que pensez-vous de ce modèle ?
Cardinal Cañizares : Il
n'existe qu'une seule liturgie. En conséquence, les deux formes de célébration du rite romain s'inscrivent aisément dans un même enseignement - justement
parce qu'il s'agit d'une seule et même liturgie. Il faut observer en outre, en
raison de l'herméneutique de la continuité, que si l'Église n'en est pas restée
au Missel de Jean XXIII, elle n'a pas non plus rompu avec lui. La tradition de l'Église
continue d'être intégrée dans l'évolution du concile Vatican II. C'est pourquoi
la formation liturgique doit toujours demeurer fondée, pour tout le monde, sur la constitution Sacrosanctum Concilium. Compte tenu de la richesse du rite romain dans
l'ensemble de sa tradition - dont font partie le Missel de Jean XXIII et la
réforme liturgique qui a fait suite au Concile - les deux formes de célébration
ne peuvent s'opposer. Elles sont l'expression de la même richesse liturgique.
Die Tagepost : Partagez-vous l'opinion de l'évêque de Toulon
qui considère comme idéal de former ses séminaristes aux deux formes de
célébration ?
Cardinal Cañizares :
L'évêque de Toulon, qui est un homme remarquable, s'efforce de voir toute la tradition de l'Église à la lumière de l'herméneutique de la continuité. Et comme la constitution Sacrosanctum Concilium reste valide, il dispense une unique formation, qui intègre la célébration selon les deux formes du rite
romain. Il est évident que cette formation donne de bons résultats à Toulon.
Die Tagepost : Quels éléments de la forme extraordinaire
pourrait-on intégrer dans la forme ordinaire du rite ?
Cardinal Cañizares : Le
sens du Mystère et du Sacré et surtout le sens profond de la toute-puissance de
Dieu. Il s'agit de la grandeur et du mystère de Dieu. En fait, l'Homme est
toujours indigne de participer à ce don de Dieu qu'est la liturgie. Nous devons à nouveau reconnaître le droit divin, le "ius divinum" - et
le plus tôt sera le mieux. Aujourd'hui, la liturgie apparaît souvent comme une chose sur laquelle l'homme a un
droit et dans laquelle il se fait acteur, attitude qui reflète la sécularisation de notre société, tandis que d'autres aspects sont éclipsés. Il
en résulte que la réforme de Vatican II n'a pas déployé toute la richesse et toute la grandeur espérées.
Die Tagepost : Que conseillez-vous aux prêtres ? Par quoi
doivent-ils commencer ?
Cardinal Cañizares : Dans
la forme extraordinaire, comme c'est prévu, les prêtres doivent se préparer à
la célébration de la messe. Il en va ainsi pour l'acte pénitentiel et la conscience du fait que, dans le fond, nous ne sommes pas dignes de la
célébration, mais que nous mettons notre confiance dans la miséricorde et le pardon de Dieu pour nous approcher ainsi à la présence de Dieu dans la célébration. L'offertoire, tel qu'il est décrit dans les textes des prières, est un trésor que nous ne devons pas oublier. Il est l'expression d'une attitude profonde que
nous devrions intérioriser.
Die Tagepost : Dans sa Lettre aux évêques, le Saint Père a souligné que le motu proprio est un acte de réconciliation interne à l'Église.
Comment jugez-vous le débat sur les ordinations non autorisées de la Fraternité Saint Pie X ?
Cardinal Cañizares : Les
ordinations constituent un moment sensible dans une époque de décisions
difficiles. Il aurait été très souhaitable d'attendre avant d'ordonner des
prêtres, car s'il existe un jour, une occasion concrète d'ouverture et une
possibilité de s'entendre, cette chance peut se trouver gâchée du fait des
ordinations.
Die Tagepost : Un mot-clé : Les Journées Mondiales de la
Jeunesse à Madrid en 2011 : que conseillez-vous aux jeunes qui ont la curiosité de s'intéresser à la messe d'autrefois ?
Cardinal Cañizares : Les jeunes doivent être élevés dans l'esprit de la liturgie. Les cantonner à l'une ou l'autre forme sur fond de polémique serait une erreur. Ils
doivent être amenés à l'adoration et à l'esprit du Mystère. Il s'agit de leur
transmettre le sens de la louange et de l'action de grâce - et tout ce qui a fait la célébration liturgique de l'Église à travers les âges. Aujourd'hui,
c'est surtout la formation liturgique qui manque aux jeunes - indépendamment de
la forme qu'ils défendent en particulier. C'est le grand défi pour l'Église de demain, y compris pour la Congrégation pour le Culte Divin. Nous avons besoin aujourd'hui, d'un nouveau mouvement liturgique semblable à celui qui existait aux XIXème et XXème siècles. Il ne s'agit pas de l'une ou l'autre forme, mais de la liturgie
en tant que telle.
Die Tagepost : Et comment ce nouveau mouvement liturgique
peut-il devenir réalité ?
Cardinal Cañizares : Nous
avons besoin d'une nouvelle initiation au Christianisme. Y compris pour les
enfants et les jeunes. Une initiation à la liturgie ne consiste pas à savoir
quelque chose sur la célébration, bien que cela soit, bien entendu
indispensable, au sens théologique et doctrinal. Les jeunes et les enfants
doivent assister à des liturgies célébrées très dignement et qui soient
totalement empreintes du mystère de Dieu et dans lesquelles chacun se sache
impliqué. Participer activement ne signifie pas faire quelque chose, mais entrer
dans l'adoration et dans le silence, dans l'écoute et dans la demande et dans
tout ce qui constitue vraiment la liturgie. Tant que cela ne se fera pas, il n'y aura pas de renouvellement liturgique. Nous devons opérer un virage à cent
quatre-vingts degrés. La pastorale des jeunes doit être un lieu où se produit
une rencontre avec le Christ vivant dans l'Église. Là où Jésus Christ apparaît
comme un personnage d'hier, il ne peut y avoir de formation liturgique ni de
participation active. Tant que l'on n'aura pas repris conscience de la présence
du Christ vivant, ce renouveau si impératif ne se produira pas.