Homélie de Mgr
Patrick Chauvet
lors de la veillée
préparatoire à
la Marche pour la
Vie du 17 janvier
ndlr : Cette
veillée eut lieu le 16 janvier 2010 en l'église Saint
Francçois-Xavier, remplie de jeunes gens et de jeunes
filles.
Un tel enseignement explique la joie dont ils rayonnaient le
lendemain à travers "l'océan de leur regard", pour reprendre
l'expression du Patriarche Athénagoras citée par Mgr
Chauvet.
* * * * * * *
« Qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à
lui ? » s'interroge le psalmiste ; notre
monde a besoin de réentendre la réponse à cette question. Et
nous la trouverons dans notre anthropologie théologique. Le
drame de notre société, c'est que nous sommes esclaves de la
technique. Oh ! Cela ne vient pas d'hier... Il faut
remonter à plus d'un demi-siècle. C'était déjà dénoncé par un
grand écrivain, prophète de notre temps, je veux parler de
Georges Bernanos.
Voici ce qu'il écrit :
« La tragédie de la nouvelle Europe, c'est
précisément l'inadaptation de l'homme et du rythme de la vie
qui ne se mesure plus au battement de son propre cœur, mais à
la rotation vertigineuse des turbines, et qui d'ailleurs
s'accélère sans cesse... une machine fait indifféremment le bien
ou le mal... la civilisation des machines a-t-elle amélioré
l'homme ? Ont-elles rendu l'homme plus humain ?...
Nous n'assistons pas à la fin naturelle d'une grande
civilisation humaine, mais à la naissance d'une civilisation
inhumaine qui ne saurait s'établir que grâce à une vaste, à
une immense, à une universelle stérilisation des hautes
valeurs de la vie ». (Robots p.
153 -
174)
Bernanos pose ainsi la question
de la morale qui est plus que jamais une question de vie ou de
mort pour l'humanité. Il n'est pas question ici de condamner
les progrès de la science, mais de vérifier si ces progrès
sont toujours au service de l'humanité.
Tout d'abord, quel contexte ?
La question de la morale est plus que jamais une question de
vie ou de mort pour l'humanité.
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La vision technicisante du monde
fait abstraction des valeurs.
« Dans une
culture technologique dans laquelle les hommes sont utilisés
pour dominer la matière, afin d'en découvrir les lois et les
mécanismes de façon à la transformer à volonté, on court le
risque de vouloir aussi manipuler les consciences et ses
exigences.
Dans une culture qui
retient qu'aucune vérité universellement valable n'est
possible, rien n'est absolu.
Par conséquent à la fin - dit-on - la bonté
et le mal objectifs n'importent plus vraiment le mal, c'est ce
qui contredit nos souhaits subjectifs. Chaque personne peut se
construire un système particulier des valeurs ». (Denver,
Août 1993, aux jeunes Jean-Paul II)
ð
On pose la question de la
possibilité pratique, non celle de la licéité. On conçoit de
plus en plus ce qu'il est possible de faire, mais on ne
s'interroge pas sur la licéité.
ð
Le relativisme devient de plus en
plus l'opinion dominante.
Dans le domaine de la morale, il n'y aurait aucune certitude
partagée. Chacun devrait voir par lui-même comment s'en
sortir. La Bible offre certes une orientation de fond, mais
elle ne peut pas dire ce que signifie l'amour du prochain dans
le cas particulier.
ð
L'éducation des consciences n'est
plus faite. La conscience est devenue, non plus la voix de
Dieu, mais l'opinion.
ð
Les soubassements de
l'anthropologie ne sont pas mis en place, ce qui entraîne une
dissociation de l'âme et du corps. Le corps de l'homme est
considéré comme une extériorité biologique qui n'aurait rien à
faire avec son être homme spécifique et donc avec les biens
moraux.
ð
En pastorale, la question de la
morale n'a pas la place qu'elle devrait avoir, car l'Église
est encore trop marquée par une morale de l'obligation et de
l'interdit. L'Église a du mal à sortir de la morale de
l'obligation pour celle du bonheur ! Pourtant la place de
la Parole de Dieu dans l'enseignement de la morale devrait
opérer ce déplacement.
L'encyclique “La splendeur de la vérité” de Jean-Paul II, nous
montre les urgences pour notre monde et les enjeux pour la
pastorale auprès des jeunes. Je reprends rapidement les
orientations :
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« Que dois-je
faire pour obtenir la vie éternelle ? » (Mt 19,
16)
Cette question du jeune homme riche est la nôtre ; Tous,
nous voulons savoir ce que nous devons faire pour arriver à
une pleine vie, au bonheur.
Dans cette écoute des Paroles du Christ émerge que la
recherche du bien est inséparablement liée à notre orientation
vers Dieu.
Les commandements nous aident à trouver le chemin pour devenir
semblables à Dieu. Ils sont une explicitation de ce que
signifie Amour.
Celui qui chemine sur la voie des commandements est en chemin
vers Dieu.
ð
Est-ce que se mettre à la suite du
Christ nous supprime notre liberté ? Nous touchons ici le
rapport entre liberté et vérité.
Comment apprendre à vivre correctement dans la liberté ?
La liberté doit suivre la vérité, sans renoncer à être
liberté.
Mais qu'est-ce que la vérité ?
Chaque homme porte en lui cette vérité. Notre nature qui
provient du Créateur est la vérité qui nous instruit. Je vous
renvoie au concept de loi naturelle. « La loi
naturelle n'est rien d'autre que la lumière de l'intelligence
infusée en nous par Dieu ».
La loi naturelle est une loi rationnelle : avoir une
raison est la nature propre de l'homme. On a une vision
réductrice de la nature humaine. Le dualisme prive le corps de
sa dignité et donc aussi l'esprit de sa qualité spécifique.
Quand l'Église explique que le langage du corps appartient au
langage de la raison et que la loi naturelle s'exprime dans la
totalité psychosomatique de la personne, elle
défend le spécifiquement humain de
la personne et est très éloignée de toute espèce biologique.
ð
Le problème central de notre
existence : choisir entre ce qui est bon et ce qui est
facile, entre l'attachement à la vérité morale au prix de
la souffrance et une fuite qui trouvera toujours une
justification. On étouffe la conscience.
« Au fond de la conscience, l'homme découvre
la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée lui-même, mais
à laquelle il est tenu d'obéir. » (G.S. n° 16)
Cette loi n'est pas une loi extérieure à l'homme, c'est la
voix de Dieu qui nous appelle à nous libérer de l'emprise des
mauvais désirs et du péché. Ce n'est qu'en écoutant la voix de
Dieu dans notre être le plus intime et en agissant
conformément à ses directives, que nous atteindrons la
liberté.
La vérité n'est pas le fruit de l'imagination de chaque
individu. Dieu a donné l'intelligence pour connaître la vérité
et la volonté pour réaliser ce qui est moralement bon. Il
donne la lumière de la conscience pour guider nos décisions
morales, pour aimer le bien et éviter le mal. La vérité morale
est objective et une conscience correctement formée peut la
percevoir.
Ces enseignements de Veritatis Splendor doivent être le
soubassement de la formation morale.
Ainsi, il nous faut rappeler que l'homme créé à l'image de
Dieu et à sa ressemblance est une histoire sacrée. C'est tout
l'homme, corps et âme, qui est à l'image de Dieu.
L'homme, par le baptême, est devenu temple de l'Esprit,
réceptacle de la gloire de Dieu.
Je souhaite simplement rappeler que nous sommes créés, corps
et âme, à l'image et à la ressemblance de Dieu et qu'il nous
faut rendre grâce pour ce que nous sommes. Oui, Dieu a fait le
corps humain ; mieux encore, le Fils a pris un corps
sexué. Il nous faut redécouvrir la beauté du corps qui protège
en l'homme ce qu'il y a de plus intime et de plus humain, ce
qui approche du divin en lui, à savoir : sa conscience et
la liberté de s'en ouvrir à d'autres hommes. Tous les
tortionnaires de par le monde le savent bien ! Le martyr
révèle le poids ontologique et quasi divin du corps humain, de
ce petit tas d'os et de sang capable de tant de souffrances et
de secret. Le martyr constitue une exaltation du corps, une
véritable épiphanie dans le corps humain, du Dieu Créateur et
Sauveur, ainsi que la foi en la résurrection de la chair.
Même si le corps est blessé, il est toujours réceptacle de la
gloire.
Même si le corps est touché par la vieillesse, il est toujours
lieu d'illumination.
Les grecs se flattaient d'avoir le culte de l'homme,
n'oublions pas la sélection qu'ils
faisaient à Sparte ? L'Église
quant à elle, agit autrement : elle aime tellement
l'homme que tout ce qui en porte, ne fût-ce qu'un reflet, lui
est sacré. Le jour où l'on se débarrassera des infirmes, des
handicapés, le véritable amour de l'humanité sera prêt de
disparaître. Ceux qui aiment la vérité, acceptent de la
contempler là où elle ne brille pas de tout son éclat. Ceux
qui n'ont pas le courage de l'aimer là où elle est défigurée,
ne sont pas capables d'avoir pour elle un amour pur, là où
elle se révèle dans toute sa gloire. En effet, peu à peu, chez
les êtres brisés par la vie, mais intérieurement éclairés par
la grâce et la foi, une autre beauté s'affirme ;
« ils ont toujours un beau visage, ceux qui
sont en paix avec leur conscience. » Un visage âgé,
purifié par le Christ, n'abolit pas mais laisse transparaître
les expressions heureuses ou tragiques de la jeunesse ou de
l'âge mûr : il récapitule une vie dans la lumière.
Origène, un Père du IIIème siècle, aimait
dire : « que lorsque vous
tournerez vers le Seigneur votre regard, sa lumière et sa
contemplation rendront vos visages lumineux et vous pourrez
dire : sur nous, Seigneur, la lumière de ton visage a
laissé ton empreinte. »
L'homme sanctifié « devient tout regard ». Observés
longuement, les yeux « paraissent perdre leur
enveloppe protectrice colorée, et vous éclaboussent
silencieusement d'une vérité qu'ils n'ont pas su
retenir », celle de la personne, écrivait
Alexandre Soljenitsyne dans le Pavillon des Cancéreux. Ce que
le Patriarche Athénagoras appelait :
« l'océan intérieur d'un regard
».
Si nous avons un tel respect du corps, c'est parce qu'il est
le temple de l'Esprit-Saint, appelé à être divinisé, car
lorsque le Christ prend notre condition, la nature humaine en
reçoit une incomparable noblesse ; le Fils de Dieu
devient tellement l'un de nous que nous devenons éternels.
« Le Seigneur transformera nos pauvres corps
à l'image de son corps glorieux, avec la puissance qui le rend
capable aussi de tout dominer. »
En conclusion, ce texte du
catéchisme de l'Église Catholique :
« La vie
humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte
l'action créatrice de Dieu et demeure pour toujours dans une
relation spéciale avec le Créateur, son unique fin. Dieu seul
est le maître de la vie de son commencement à son terme :
personne en aucune circonstance ne peut revendiquer pour soi
le droit de détruire directement un être humain
innocent ». (CEC n° 2258)