Bulletin
Religieux du Diocèse d'Avignon du 25 mai 2002
Vers
quelle éthique va notre société ?
Le mot
d'éthique est préféré aujourd'hui à celui de morale. Dans la morale, nos
contemporains voient en général un ensemble d'interdits brimant la liberté.
L'éthique est un mot nouveau qui fait plus moderne que celui de morale. Son
contenu est encore flou et semble laisser une marge plus grande à
l'interprétation individuelle. Il partage l'auréole dont bénéficient les
recherches scientifiques et techniques. En
réalité les deux mots disent à peu près la même chose (cf. à ce sujet :
J. L. BRUGUES, Dictionnaire de morale catholique). Même si elle voit d'un
mauvais œil la morale, notre société, en parlant d'éthique, fait encore de la
morale. Elle n'a même jamais autant parlé d'éthique, donc de morale. Il ne
suffit pas de rejeter le mot de morale pour ne pas faire de morale. Il ne
suffit même pas de dire qu'est permis aujourd'hui ce qui hier était interdit.
Car dire cela, c'est encore de l'éthique, donc de la morale.
Ce qui
contribue au succès de l'éthique est l'usage qui en est fait dans ce dont il
est beaucoup question aujourd'hui : la bioéthique. La bioéthique est l'éthique
de la vie. Elle est l'éthique de la totalité de la vie humaine, de l'homme
vivant tout entier, personnel et social, à toutes les étapes de son existence.
En fait le mot est surtout appliqué aux domaines de la vie commençante et
finissante : la contraception, l'avortement (dit IVG), la procréation
médicalement assistée (PMA) ou l'assistance médicale à la procréation (AMP),
les différents types de diagnostic (préimplantatoire, prénatal, échographie), la recherche sur l'embryon, le clonage,
l'euthanasie. Il est lié à la volonté de plus en plus affirmée de maîtriser la
vie humaine à son stade finissant comme à son stade commençant.
Quelles
sont les caractéristiques de l'éthique telle que l'entend de plus en plus la
société actuelle ? L'éthique qui tend à s'imposer dans la bioéthique nous
indique assez bien les caractéristiques de l'éthique ou de la morale qui
imprègne de plus en plus l'ensemble des comportements humains, personnels et
sociaux ? Quelles sont donc ces caractéristiques ?
Il s'agit
de plus en plus d'une éthique sans transcendance, sécularisée, puisant ses
critères, non plus en Dieu ou en un absolu dont dépendrait l'homme, mais en
l'homme envisagé comme pleinement autonome, comme seule source et seule fin de
l'agir humain.
C'est dès
lors une éthique qu'il devient difficile de fonder, car il n'y a plus de
conception unanime de la personne humaine. Qui peut dire et imposer dans notre
société laïque une conception unique de l'être humain ? A partir de quels
fondements peut-on le faire? Même la Déclaration universelle des droits de
l'homme n'y suffit pas. Car il faut savoir ce qu'est l'homme pour qu'une
reconnaissance officielle des droits de l'homme soit autre chose qu'une
signature apposée au bas d'une déclaration. Le comportement des nations est
très significatif à cet égard : elles mettent sous les droits de l'homme des idées
bien différentes. Il en est de même de l'attitude d'adolescents qui savent que
tuer quelqu'un peut les mener en prison, mais qui ne savent pas que c'est un
mal moral ni pourquoi c'est un mal. Le seul garant des droits de l'homme
devient dans notre monde la force qui s'applique souvent en méprisant les
droits de l'homme.
Dès lors,
nous avons à faire de plus en plus à une éthique procédurale, c'est-à-dire
élaborée dans la discussion, le compromis et le consensus. Tel est le motif
pour lequel prennent une place de plus en plus grande les comités d'éthique où
l'on cherche à définir des comportements acceptables par tous. L'éthique
devient une éthique dépendante des urnes. Elle ne relève plus des catégories du
bien et du mal moral fixées selon des critères objectifs, mais d'une majorité
s'exprimant dans une élection démocratique. Ce qui peut se faire et ce qui est
interdit est fixé par un vote majoritaire au sein d'un comité puis d'un
parlement, même si cette majorité est faible. Puisque le parlement a voté
l'avortement à douze semaines et que l'assemblée a décidé que la recherche sur
l'embryon pourra se faire, l'avortement à douze semaines et la recherche sur
l'embryon deviennent légitimes. Le moral est fixé par le légal.
Cette
éthique ne peut être qu'une éthique en permanente évolution. Elle ne propose
plus de repères définitifs, mais se plie aux fluctuations du temps. Ce qui
était jugé mauvais hier peut être jugé bon aujourd'hui. Et inversement. Tout
est donc possible, selon l'opinion dominante d'une assemblée, le changement des
mœurs, les pressions exercées sur elle.
Qu'est-ce
qui détermine le vote des comités et du parlement ? De plus en plus, c'est, non
pas une grande vision politique de l'homme et de la société, mais l'avis des
experts, en particulier des scientifiques et des techniciens auxquels s'en
remettent les hommes politiques, qui ne peuvent pas tout connaître et qui
souvent n'ont pas une idée philosophique, - encore moins religieuse -, très
précise de l'homme. Jamais nous ne dirons assez de bien de la science et de la
technique mises au service de l'homme et de son bien. Que de reconnaissance
nous devons aux chercheurs pour leurs réussites en bien des domaines !
Mais grande
est la tentation des chercheurs et des techniciens de se laisser séduire par
l'exploit technique au prix de graves dégâts humains: ainsi les milliers
d'embryons surnuméraires produits pour l'assistance médicale à la procréation
ou les nombreux embryons parfaitement sains détruits lors de l'examen prénatal
par prélèvement de liquide. Ils sont attirés par le prestige d'être les
premiers à réaliser la prouesse dont on parlera, y compris pour certains d'être
les premiers à réaliser le clonage
reproductif. Ils sont soumis aux enjeux financiers et à la concurrence économique
que représentent les nouvelles découvertes: les cellules souches embryonnaires
et leur commerce, le marché à venir des ovules féminins en vue du clonage
thérapeutique.
L'éthique
devient alors de plus en plus une éthique de l'utilitarisme. Ce qui est
déterminant dans la qualification éthique d'un comportement personnel ou social
est son utilité pour les personnes ou la collectivité. Ainsi en est-il pour la
recherche sur l'embryon, peut-être bientôt pour le clonage thérapeutique ou
pour les dons d'organe qui risquent demain de n'être plus des dons, mais des
prélèvements imposés.
Comment
empêcher que cette éthique devienne une éthique de l'individualisme catégoriel
ou individuel, donc une éthique de l'irresponsabilité ? Une société dominée par
l'utilitarisme ne peut qu'amener les individus à prendre en elle ce qui les
arrange et à refuser ce qui les gêne. « Je fais ce que je veux. J'ai ma
conscience pour moi. Ma conscience ne me reproche rien ». « Je suis libre
d'user de mon ventre comme je veux », scandaient certaines manifestations pour
l'avortement. « Je suis maître de ma vie et de ma mort ». Pourquoi ne pas
détruire les biens personnels ou collectifs pour imposer ma volonté ? Il n'y a
pas que des jeunes à faire cela ! Pour tout inconvénient subi, chacun cherche
des responsables en dehors de lui ( dans la société, dans les institutions,
dans les pouvoirs publics), et demande que lui soient versées des indemnités
pour des dommages dont il est lui-même l'auteur.
Cette
éthique s'oriente vers une éthique du fait accompli. La loi légalise les
comportements déjà adoptés ou souhaités par l'ensemble d'une population. Les
barrières, devant encadrer une loi, sont franchies peu à peu dans la pratique,
et une nouvelle loi vient légaliser ces franchissements. De la loi dépénalisant
l'avortement en 1975, on est passé à un droit reconnu, remboursé, donnant droit
à des indemnités s'il n'a pas pu avoir lieu (cf. le fameux arrêt Perruche),
librement proposé par la publicité,
objet d'information comme tout autre événement.
Une telle
éthique en arrive peu à peu à être, sans que l'opinion s'en formalise et même
s'en aperçoive, une éthique de la valeur graduée de l'être humain. Certains
hommes sont jugés plus ou moins hommes que d'autres. Ils peuvent être utilisés
pour le bien et le progrès d'autres hommes, comme c'est le cas par exemple dans
la détermination du statut de l'embryon ou les projets concernant les
recherches sur l'embryon. On en arrive à cette demande inquiétante d'un homme
politique connu qui suggère que bientôt obligation soit faite aux parents et
aux médecins de ne pas laisser naître
les enfants handicapés afin que leur vie ne pèse pas financièrement sur la
société. Comment empêcher tel chercheur de considérer que certains êtres
humains sont des « im-personnes », des «
non-personnes », et même de dire qu'il n'y a pas de différence entre certains
embryons humains et des embryons d'animaux ? Ce dernier exemple soulève
l'indignation maintenant, mais jusqu'à quand ?
L'éthique
dans la bioéthique et dans l'ensemble de la vie sociale est de moins en moins
une éthique fondée sur la dignité objective de l'être humain, reconnu comme une
personne ayant valeur en elle-même (cf. Gaudium et Spes), créé à l'image de
Dieu, sauvé par le Fils de Dieu devenu homme, appelé à être divinisé et fils de
Dieu en lui, en un mot une éthique fondée sur l'homme voulu par Dieu, ayant une
valeur indépendante du jugement que les autres hommes peuvent porter sur lui.
Une telle dérive inquiète, non seulement l'ةglise
catholique, mais beaucoup d'hommes.
La
disparition de plus en plus marquée de cette éthique fondée sur la dignité
intrinsèque de l'être humain est à la base des prises de position de l'ةglise catholique sur les différentes
orientations de la bioéthique et sur les dérives morales de la société. Elle a
conscience qu'une telle éthique est en train d'envahir, non pas toutes les
personnes, mais les mentalités et les comportements d'ensemble.
C'est
pourquoi, quand elle dit « non » à de telles dérives, c'est en fait un grand «
oui » qu'à la face du monde elle proclame à l'homme, à la vie, à l'avenir, au
bonheur, éternel certes, mais déjà temporel. Devons-nous désespérer ? Bien sûr
que non ! Beaucoup de personnes et d'associations œuvrent pour la véritable
dignité de l'homme. Beaucoup de parents, d'éducateurs, de responsables,
travaillent à revaloriser la formation morale des consciences. Là est l'avenir
de l'humanité.
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Raymond BOUCHEX
Archevêque
d'Avignon